Dans les collines sombres de Catalogne, une histoire fascinante mêle vampires et sorcières autour des ruines du château de Llers, situé dans la province de Gérone, près de la frontière française. Cette légende met en scène le comte Estruch, un noble du XIIe siècle, supposé être devenu un vampire terrifiant après avoir combattu la sorcellerie sous le règne du roi Alphonse II d’Aragon.
Selon le mythe, le comte Estruch (parfois nommé Arnald, Guifred ou Wilfred) fut envoyé en mission au château de Llers en 1173 pour éradiquer le paganisme local. Sa mort mystérieuse – certains évoquent une malédiction ou ses propres péchés – aurait conduit à sa résurrection en tant que créature vampirique. Les habitants rapportaient alors des bêtes vidées de leur sang et des attaques nocturnes sur des villageois, y compris des femmes dont les accouchements donnaient des monstres morts-nés.
Plusieurs versions indiquent que le vampire fut finalement tué, soit par une vieille religieuse, soit par un ermite juif pratiquant la Kabbale. Cependant, la réalité historique reste incertaine, les documents anciens étant largement perdus, notamment après la guerre civile espagnole. L’historien Antoni Egea Codina, qui rechercha des preuves dans les années 1990, n’en trouva aucune. L’origine même du comte Estruch semble être une invention littéraire récente, popularisée à partir de 1991, bien que la silhouette du « comte vampirique » trouve un écho dans d’autres récits catalans comme celui du comte Arnau.
Quant au château de Llers, il est bien réel, daté du XIe siècle, et fut un centre fortifié important de la région. Malgré des destructions majeures dues à plusieurs conflits, dont la guerre civile espagnole, il est aujourd’hui partiellement restauré et fait l’objet d’un tourisme valorisant la légende vampirique. Les habitants évoquent aussi la présence ancienne de sorcières, notamment dans la région de Les Garrigues voisine, où le vent puissant de la Tramuntana est lié à des récits de malédictions et de tempêtes provoquées par ces femmes mystérieuses.
La sorcellerie en Catalogne fut intense aux XVIe et XVIIe siècles, avec nombreuses chasses aux sorcières et procès. Ces croyances ont perduré jusque tard dans le XIXe siècle, comme en témoigne un cas rapporté en 1878. Le folklore local associe aussi la cloche de Figueres à la protection contre ces sorcières agressives qui auraient tenté de faire tomber le clocher lors d’un Nouvel An.
Outre la figure d’Estruch, d’autres entités vampiriques ibériques peuplent les légendes : la Guaxa en Asturies, la Guajona en Cantabrie, ou encore El Dip, un chien vampirique catalan. Ces récits contribuent à une riche tradition espagnole et catalane autour des créatures nocturnes sanguinaires.
Aujourd’hui, la légende du comte Estruch continue de hanter les imaginaires, alimentée par des livres, des événements locaux comme la foire Fes-te Bruixa à Llers, et la fascination pour les mystères médiévaux. Qu’il soit réel ou pure fiction, ce vampire catalan symbolise la rencontre entre peur ancestrale des ténèbres et héritage culturel régional, dans un décor de montagnes embrumées et de ruines chargées d’histoire.